En cette deuxième journée, le réveil a été plutôt difficile. En fait, l’avantage d’une auberge de jeunesse comme celle que nous avons réservée et que le prix est plus bas que celui d’un véritable hôtel, mais il faut faire son deuil avec le fait que cela vient avec des désagréments en ce qui concerne le confort, la sécurité et la paix d’esprit.

L’établissement, vétuste, n’était pas si mal, mais la fermeté du lit a été l’aspect le plus négatif ; mentionné, d’ailleurs, par presque toutes les critiques. Ce serait injuste d’appeler ce que nous avions un lit : il s’agissait seulement d’un futon très mince, sur une planche de bois. À cela s’ajoute le fait qu’il est difficile de dormir quand les autres personnes ne respectent pas vraiment le couvre-feu… Toujours est-il que nous nous sommes réveillés plus tôt que prévu, et donc cela nous a donné l’opportunité, tout simplement, de partir plus tôt. C’est bien là l’aspect positif de ce manque de confort : nous n’étions pas incités à simplement rester dans notre lit, mais bien à sortir dès que possible !

Nous avons commencé la journée avec un petit arrêt à un stand de fast-food bon marchée que j’avais trouvé sur Google : le Fukusuke no Tamagoyaki. Ces onigiri avec une omelette épaisse et une tranche de SPAM n’ont certainement rien d’extravagant, mais la portion généreuse qu’un sandwich représentait était assez pour nous permettre de durer jusqu’au dîner. À chaque matin pendant que nous étions à Okinawa, j’ai mangé un des ces onigiri, soit en arrêtant au Fukusuke no Tamagoyaki, soit à un autre stand qui offrait la même chose.

Après ce repas rapide, nous nous sommes dirigés vers le nord de la ville pour marcher le long de la rivière Aja. C’est un secteur résidentiel, donc il n’y a pas grand chose à y voir d’un point de vue touristique, mais l’idée était de simplement marcher dans quelques rues calmes de Naha pour faire l’expérience du quotidien dans cette ville à l’architecture si différente de Kyōto. En effet, comme la plupart des maisons et autres bâtiments ont été détruits dans la guerre, c’est sous l’occupation américaine qu’une nouvelle planification urbaine a été dessinée. Pour limiter les coûts des matériaux et accélérer leur construction, la plupart des nouveaux bâtiments ont été construits en béton, ce qui donne à la ville un aspect assez brutaliste, justement prévalent dans les années 1950 et 1960.

Évidemment, je m’amuse pas à prendre des photos de maisons privées au-delà de quelques-unes qui ont retenues mon attention, mais je vous en mets ici deux que j’ai prises la première journée pour vous donner une idée. Leur aspect plus industriel, presque abandonné, donne un charme à la ville qui n’est pas retrouvé dans le Japon à proprement parler et c’est quelque chose que je trouve très intéressant.

Pour commencer notre marche, nous avons pris le temps d’aller voir le sanctuaire shintō d’Izumo. Bien qu’il est généralement ignoré par les gens qui visitent Naha, ce petit sanctuaire de quartier abrite une grosse corde sacrée, similaire à celle du Grand Temple d’Izumo, dans la préfecture de Shimane. Bon, la taille n’est pas comparable, mais la corde reste un attrait intéressant d’un endroit pourtant peu visité.

Ensuite, nous avons commencer à suivre la rivière, nous arrêtant au passage dans le terrain de jeu Sueyoshi pour quelques photos. Alors que d’habitude je cherche les choses à voir en ligne avant de partir, ce genre de marche impromptue et non planifiée me permet de voir des choses inattendues. C’est quelque chose qui me fait réaliser, à chaque fois, qu’on peut trouver de la beauté un peu partout. Ce terrain de jeu a attiré mon attention pour une raison similaire aux maisons en béton : marqué par le temps et les intempéries, il semble tout droit sorti d’une ville abandonnée. Dans mes recherches, j’ai souvent travaillé avec l’idée du tourisme de ruines, appelées haikyō au Japon. D’ailleurs, je rédige justement, en ce moment, un article portant sur ce sujet ! De marcher ainsi dans Naha m’a permis de moi-même entreprendre cet acte touristique performatif que j’analyse, ce qui m’a fait plaisir.

Éventuellement, nous sommes arrivés au parc Sueyoshi, beaucoup plus gros. Il s’agit d’un véritable parc de sentiers aménagés, où il est possible d’admirer la nature et plusieurs ruines de temples et de châteaux d’une époque révolue. Comme nous étions encore tôt dans la journée, il nous a été possible de bien explorer, dans le calme, les recoins de ce parc. En même temps, c’est en déambulant ainsi que nous avons pu voir nos premiers cerisiers de 2026 ! D’habitude, au Japon, il faut attendre le début du printemps, en mars ou avril, pour voir les cerisiers éclore. Mais à Okinawa, ceux-ci bourgeonnent à la mi-janvier. De plus, alors qu’au Japon ils fleurissent du sud vers le nord, à Okinawa c’est plutôt l’inverse. Les cerisiers d’Okinawa sont, aussi, d’une espèce différente de celle du Japon. En effet, sur l’île on retrouve principalement des arbres kahnizakura, qui sont venus de Taïwan.

Une fois le parc visité, nous avons enfin décidé de retourner sur notre itinéraire et de prendre le monorail pour aller dans la ville d’Urasoe, au nord. Entre le treizième et la quatorzième siècle, cette ville était la capitale du Royaume de Chūzan. Il s’agissait de l’un des trois royaumes de l’île principale d’Okinawa, avant que ceux-ci ne soient unifiés en 1429. Urasoe est une ville avec un cachet historique si important qu’il nous a été impossible de tout visiter. Cependant, le guide relativement volumineux (40 pages) de la promenade historique qu’on a reçu du bureau de tourisme me donne des idées pour notre prochaine visite !

Pour cette fois-ci, par contre, ce qui avait attiré mon attention est l’Escarpement de Maeda. Cette colline, appelée « Hacksaw Ridge » par les Américains lors de la Bataille d’Okinawa, a une élévation d’environ 90 mètres relativement au point le plus bas de la ville d’Urasoe. Les fans de films de guerre reconnaîtront ce nom grâce au film de Mel Gibson mettant en vedette Andrew Garfield pour le rôle de Desmond Doss.

Pour faire un peu d’histoire, c’est le 25 avril 1945 que les Américains ont commencé leur attaque sur l’Escarpement. À cause de ses flans verticaux, les forces américaines y ont joué l’un des combats les plus difficiles de la guerre du Pacifique. Les forces japonaises, elles, avaient établi un système de tunnels pour mener leur combat à l’abri des frappes aériennes. Quand on est au pied de la colline, on peut voir l’entrée de certains de ces tunnels, aujourd’hui condamnés. Le 6 mai, les Américains ont pris contrôle total de la colline. Son point le plus haut, la pierre sacrée de Wakariji, a été renommé « Needle Rock » par les Américains.

Au sommet, il ne reste plus rien de cet affrontement si ce n’est quelques monuments. De plus, malgré que cette colline ait été le lieu du château (gusuku, en langue locale) d’Urasoe, considéré à une certaine époque comme le plus gros château d’Okinawa, on n’en retrouve aujourd’hui que quelques ruines et murs. Les bâtiments principaux n’ont pas survécu aux années. Il reste qu’on peut encore y voir le mausolée du château, situé sur l’un des flans de l’escarpement. Pour s’y rendre, il faut passer par un chemin qui, avant la guerre, formait un tunnel couvert grâce à la forme naturelle de la colline : les gens appelaient ce passage le kurashin’ujō. La croyance veut qu’il permettait aux gens de rejoindre l’autre monde.

Après notre petite escapade dans l’au-delà, nous commencions à avoir faim, et donc nous nous sommes dirigés vers une petit restaurant qui servait des plats traditionnels, qui s’appelait le Fukuya.

Cette fois-ci, j’ai essayé en plat principal un bol de yushidōfu. Pour faire simple, c’est un bol de soupe au tofu, mais plutôt que d’utiliser des cubes de tofu, on fait bouillir du lait de soya jusqu’à ce qu’il coagule et se fige. Ça donne à ce tofu une sorte de consistance que je ne pourrais décrire que comme étant nuageuse ! Il est ensuite inséré dans un bouillon de katsuo similaire à celui utilisé pour les plats de nouilles suba. J’aurais voulu essayé le bol de inamuduchi, une autre spécialité d’Okinawa, mais hélas il faut bien faire des choix ! On ne peut quand même pas tout goûter. Surtout, ça me redonnera une raison d’y retourner.

En à-côtés à mon bol de yushidōfu, j’avais d’autres délicatesses d’Okinawa. Le jimamidōfu, par exemple, est un tofu fait à partir d’arachides ! Je ne savais pas que c’était possible. Par contre, le plat qui m’a le plus impressionné grâce à son goût et sa texture est le duruwakashii. Il s’agit d’un paté de taro, de champignons shiitake et de porc frit (on l’appelle alors duruten). Il y avait aussi du kanpyō mariné, des algues mozuku, du riz noir (kurogome), et quelques légumes verts de l’île, marinés et servis avec une petite sauce à base de miso blanc.

J’ai mangé plusieurs bons repas à Okinawa, mais le Fukuya m’est resté, après mûres réflexions, comme celui qui a le plus répondu à ma quête d’une cuisine okinawaïenne véritable. C’était excellent !

Une fois le ventre plein, nous sommes partis en direction du château de Shuri. En descendant vers celui-ci, on s’est brièvement arrêtés pour voir le mausolée de Tamaudun (udun est un mot de la langue locale pour désigner une tombe impériale). Il est impossible d’entrer dans le mausolée lui-même, mais un petit musée à côté de celui-ci nous permet d’en apprendre davantage sur son histoire et sur les personnalités impressionnantes qu’il abritait avant d’être détruit dans la guerre.

En ce qui concerne le château de Shuri, j’avais fait quelques recherches à son sujet avant mon départ. Il a été construit autour du quatorzième siècle, sous un modèle qui empruntait des influences de la Chine et du Japon. À l’époque, il s’agissait de la plus grande structure en bois du Royaume de Ryūkyū, et le siège de son gouvernement et du réseau religieux de l’île. Il a brûlé une première fois en 1709, mais a été reconstruit rapidement. Quand le Royaume de Ryūkyū a été annexé par le Japon et est devenu la préfecture d’Okinawa en 1879, le château a commencé à être utilisé comme base militaire. Il abritait aussi plusieurs petites écoles. En 1945, il a été brûlé pendant la Bataille d’Okinawa. Ensuite, il est devenu un campus de l’Université des Ryūkyū. Ce n’est qu’en 1992, après que l’université ait déménagé, que le complexe du Château de Shuri a été ouvert au public.

Malheureusement, quand j’ai fait ces recherches, j’ai aussi appris qu’il est maintenant impossible de le visiter. C’est que celui-ci a brûlé en octobre 2019. Il est, depuis 2020, en pleine reconstruction. Cependant, il est bien possible d’entrer gratuitement sur le site pour voir les autres bâtiments qui ont été épargnés par le feu. On peut aussi payer pour entrer dans l’enceinte de la cour principale, où on peut voir, de l’autre côté de panneaux de protection, l’avancée des travaux.

Il y a aussi une petite salle qui nous permet de voir toutes les choses qui sont considérées pour la reconstitution de ce château, allant de la peinture et des gravures à l’approvisionnement du bois et des matériaux premiers. On peut même observer des fragments récupérés de bâtiment original, comme des éclats des têtes de dragons qui surplombaient le toit (les Ryūtomunakazari), ou encore les deux colonnes de grès en forme de dragon (les Dairyūchū) qui ont survécu à l’incendie.

Honnêtement, j’ai l’impression qu’une simple visite du château aurait été moins intéressante que ce que nous avons pu découvrir dans ces petites expositions. Ce n’est pas tous les jours qu’on peut voir de si près des artisans professionnels s’affairer à reconstruire le passé ainsi. J’ai beaucoup appris, autant sur la mentalité qui s’attache à de tels travaux, mais aussi sur l’importance accordée à l’histoire. Ce n’est pas qu’un simple travail de construction, c’est un art qui requiert beaucoup de recherche, et surtout un très grand respect pour les techniques traditionnelles. La construction devrait être achevée en automne 2026 et je compte bien y retourner une fois celle-ci terminée pour voir comment cette vision se manifeste.

Quand on sort du complexe de Shuri, on arrive sur une grande rue de pavés, qui descend jusqu’au jardin de Shikina. La rue, historique, nous offre une idée de ce à quoi pouvait ressembler le trajet vers le château à l’époque du Royaume de Ryūkyū. Sur le chemin, on voit des murets de pierre, des maisons qui ont repris des allures de maisons traditionnelles okinawaïennes, des autels, et quelques stèles qui nous aident à visualiser à quoi pouvait ressembler la vie pour les gens qui le foulaient.

Le parc de Shikina était notre dernier arrêt de la journée. Détruit, lui aussi, pendant la guerre, il a été reconstruit en 1975. Dans ce grand jardin, on trouve des reproductions de bâtiments d’époque ; il s’agissait d’une villa pour les membres de la famille royale et pour les invités étrangés, principalement des délégués en provenance de Chine. Les bâtiments affichent le style unique de l’architecture de Ryūkyū, mais on voit qu’ils ont surtout été influencés par l’architecture chinoise. Par exemple, au centre de l’étang on trouve un gazebo hexagonal de style chinois. Les deux ponts de pierre sont aussi d’inspiration chinoise.

Si les bâtiments ont été influencés par l’architecture chinoise, le jardin lui-même est d’inspiration japonaise. On dit qu’il est de style « kaiyū« , ce qui veut dire qu’il est conçu de plusieurs petits jardins liés entre eux par un chemin de promenade circulaire. Il est aménagé de façon à ce que chaque saison puisse offrir nous quelque chose, en incorporant des plantes d’origine japonaise et chinoise.

Après notre visite, nous étions plutôt crevés. Nous avons donc décidé de retourner vers l’auberge. Comme nous avons dîner vers 14h00, nous n’avions pas vraiment faim pour le souper et donc on a décidé de terminer la journée là. Cependant, après une petite sieste de laquelle je me suis réveillé vers 21h00, j’ai décidé d’aller marcher un peu dans la ville. Ma marche nocturne n’était, en fait, qu’un aller-retour entre l’auberge et la plage de Namino’ue, mais elle m’a permis, entres autres, d’aller voir l’architecture de la Mairie de Naha, ainsi que les ruines de la station de train d’avant-guerre et du château de Mie.

J’imagine que, d’habitude, certaines des rues que j’ai traversées, comme la Kokusai-dōri, sont très animées même à cette heure tardive, mais le tout était très calme. C’est probablement parce que nous sommes allés à en dehors de la grande saison touristique. La querelle récente du Japon avec la Chine n’aide probablement pas la situation. En arrivant à proximité de la plage, j’ai pu sentir sur mon visage le vent salée de l’océan pour la première fois depuis mon arrivée. En fait, depuis que nous avions débarqué à l’aéroport, nous sommes restés plutôt en ville, loin des côtes. Mais comme il faisait noir, j’ai évidemment laissé la baignade à une autre journée ! Une fois de retour dans les rues marchandes autour de l’auberge, j’ai décidé d’aller prendre une petite bière avant de retourner me coucher ; je ne suis pas un grand buveur d’alcool, mais il me fallait bien essayer la bière locale !

articles récents