Marcher parmi les géants

ÉCRIT PAR:

L’autre jour, j’ai entendu deux touristes discuter de leur voyage jusqu’à présent. L’un d’eux disait qu’il regrettait ne pas avoir fait de meilleures recherches avant d’arriver, notamment parce qu’il lamentait que beaucoup d’activités nécessitaient une réservation. En effet, les gens qui visitent Kyōto ne réalisent pas toujours à quel point c’est une ville touristique qui nécessite une bonne préparation pour être visitée tout en devant respectant un cadre temporel particulier.

Heureusement, nous n’avons pas eu ce problème à Okinawa. Au contraire, comme nous étions dans la basse saison ma préparation du voyage s’intéressait plutôt à savoir si un endroit serait ouvert, et non pas à savoir s’il y aurait trop de visiteurs ! Quand j’ai planifié le voyage à Okinawa, j’avais donc arrangé un itinéraire qui ne nous engageait à rien et qui restait un peu sommaire. On avait la possibilité de le modifier en fonction de la météo et de notre humeur du jour. Cependant, il y a bien eu une seule de ces journées qui ne pouvait pas être déplacée parce que j’ai dû réserver nos places pour participer à une activité qui m’intéressait particulièrement : une visite de la vallée de Gangala. Notre lundi s’est donc structuré autour de cette activité principale.

En l’occurrence, le lundi matin j’avais planifié commencer la journée en allant voir la caverne d’Itozaku Abuchiragama. Cependant, bien que l’endroit était « ouvert » sur Google, quand nous sommes arrivés on nous a simplement dit que les visites de la grotte étaient interrompues et que nous ne pouvions pas y aller. La dame qui s’occupait de l’endroit nous a indiqué qu’elle ne pouvait pas demander au guide de se déplacer pour seulement deux personnes. Nous avons donc dû faire demi-tour.

Au final, nous avons pu en tirer quelque chose malgré tout. À proximité de cette caverne au passé militaire se trouvent les ruines du château de Funakoshi. La théorie actuelle veut que celui-ci fut construit par le seigneur Fukanoshi, quatrième fils du roi légendaire Tamagusuku, au milieu du quatorzième siècle, mais qu’il a rapidement été abandonné et transformé en lieu de prière. La communauté du domaine de Funakoshi aurait ensuite fusionné avec celle d’Itokazu (domaine du troisième fils de Tamagusuku), située un peu plus à l’est.

Nous n’avons pas eu le temps d’aller voir ces autres ruines, qui ne sont pourtant qu’à une trentaine de minutes de marche, car nous devions nous dépêcher pour aller à la vallée de Gangala. Considérant leur histoire connexe à celles de Funakoshi, je regrette un peu d’avoir ignoré ces autres ruines, mais ce sera pour une prochaine fois. De toute façon, l’exploration des ruines de Funakoshi était déjà un accident dû au fait que nous ne pouvions pas aller voir la caverne d’Abuchiragama.

D’ailleurs, je devrai retourner dans ce coin de toute façon, car j’ai appris que ces deux sites étaient aussi situés près des ruines du château de Tamagusuku, considéré comme le plus vieux château sur l’île principale d’Okinawa ! Il y a tant de chose à voir, ça m’impressionne.

Sur notre chemin vers la vallée de Gangala, nous nous sommes néanmoins arrêtés pour aller voir les vestiges d’une source et d’un bain publique, ainsi que des puits de l’ère de Funakoshi. Il y avait aussi un vieux shiisaa, qui protère encore l’endroit malgré des années d’érosion. C’est intéressant de voir ces endroits encore tenir debout et d’imaginer comment la vie de ces gens se déroulait, il y a plus de 600 ans…

Après avoir marché une quarantaine de minutes, nous sommes arrivés au site de la vallée de Gangala un peu avant l’heure du créneau que nous avions réservé. On a donc pu se reposer un peu dans le café, situé dans l’entrée d’une grotte. En fait, il y a plusieurs centaines d’années la vallée étaient plutôt un réseau de cavernes et de grottes calcaires. Celles-ci se sont effondrées sous l’effet de l’érosion des pluies et de ce qui est aujourd’hui la rivière Yūhi, et des arbres et arbustes ont poussé pour recouvrir la zone et créer cette vallée envahie par la végétation. Entre autre, on y trouve de larges touffes d’alocasia, des bosquets de bambous géants et des arbres banians vieux de plusieurs décennies.

Amoureux de la nature comme je suis, c’est plaisant de pouvoir marcher à travers ces espaces ancestraux. La visite de la vallée est évidemment guidée, pour éviter que les gens la ruinent, et des chemins ont été aménagés pour faciliter son exploration. À un certain moment, on reçoit aussi des lanternes à l’huile pour entrer dans une grotte. C’était court et peu nécessaire, mais de marcher dans une grotte ainsi a son charme !

L’attrait principal de la visite est un grand arbre banian, le Ufushu Gajumaru, vieux de plus de 150 ans. On peut bien voir que ce géant poussait sur le plafond de la caverne avant qu’elle ne s’effondre, et que ses racines ont aujourd’hui atteint le sol à nouveau, atteignant une hauteur d’environ 20 mètres.

À Okinawa, les banians ont longtemps été vénérés comme réceptacles pour des esprits. Au-delà de leur stature, l’aspect qui les rend presque surnaturels est le fait qu’ils « marchent » à l’aide de leurs racines. Pour faire simple, ils laissent descendre de nouvelles racines de leurs branches qui, une fois qu’elles touchent le sol, permettent à l’arbre de se « repositionner ». De nouvelles branches poussent à partir de ce tronc secondaire, et le processus se répète. On en trouve un peu partout à Okinawa (et pas seulement dans la vallée de Gangala), mais celui-ci reste l’un des plus impressionnants spécimens que l’île a à offrir.

Au-delà de ses beautés naturelles, la vallée cachent en son sein une autre chose tout aussi importante : des vestiges d’activités humaines qui remontent à plusieurs milliers d’années ! Dans les années 1960, après qu’un archéologue amateur a trouvé des ossements humains dans une carrière de calcaire au sud de l’île, une équipe de l’Université de Tōkyō a été envoyée et a excavé quatre squelettes presque complets de ce qui a ensuite été décrit comme « l’homme de Minatogawa ».

Ces ossements, datés d’environ 20’000 ans, représentent les plus vieux squelettes d’hominidés du Japon. Cette carrière, ou plutôt cette « fissure de Minatogawa », est connectée à la vallée de Gangala et à la rivière Yūhi. D’ailleurs, sur le site de la vallée, des sépultures ainsi que quelques outils ont été excavés, démontrant bien qu’il y avait là, il y a plusieurs années, une activité humaine. Les recherches sont encore en cours, et certaines de ces trouvailles sont récentes, datant du début des années 2000 !

Nous avions appris au sujet de ces spécimens quand nous avons visité le musée, mais d’être à l’endroit approximatif où ces ancêtres vivaient procure un sentiment particulier. On trouve aussi des ruines, plus récentes, de lieux de culte.

À la fin de la visite, notre guide nous a suggéré d’aller voir la fissure, un peu plus au sud, mais nous n’avions pas le temps. C’est vrai que cela aurait été intéressant, mais comme nous voyagions en bus et que ceux-ci passent peu régulièrement dans cette partie de l’île, nous avons préféré ne pas le faire. Aussi, c’est qu’à côté de la vallée de Gangala se trouve le parc Okinawa World que nous voulions visiter malgré l’évidence qu’il s’agit d’un véritable « piège à touristes ».

Okinawa World est un petit complexe qui mélange caverne, musées, et activités culturelles. Sur le site, on peut voir des maisons traditionnelles qui ont été déménagées, mais aussi plusieurs expositions dédiées à différents aspects de la culture okinawaïenne, comme les shiisaa, le verre soufflé et la production d’alcool de serpent, ou habushu.

Nous avons commencé notre visite du site en entrant dans la caverne de Gyokusendō. Découverte en 1967, celle-ci a depuis été aménagée pour mettre à l’honneur ses nombreux stalactites, stalagmites et bassins d’eau, certains desquels furent datés à plus de 300’000 ans par les géologues. La caverne et ses chemins sont très bien arrangés, ce qui nous permet d’explorer cette grotte en toute sécurité. Les lumières viennent aussi mettre en évidence les points d’intérêt, comme la « Source bleue » (à gauche) et les « Sommets gracieux » (à droite)

On peut y voir plusieurs structures calcaires impresionnantes, comme la « Lance d’argent » (à gauche) et le « Roi de la caverne de Gyokusendō » (à droite). Ce dernier porte son nom du fait qu’il ressemble à un dragon qui sort du sol. J’ai aussi aimé l’amas de l’ « Aurore d’argent » (en bas).

Après notre visite de la caverne, nous avons profité des différentes installations du complexe en commençant par aller voir un spectacle de danse traditionnelle Eisa. Ce style de danse, habituellement pratiqué lors de la période de Obon par de grands groupes, est ici reproduit de manière plus simple avec une petite troupe de danseurs et danseuses. Malgré son format réduit, nous avons quand même pu ressentir l’énergie qui émane de cette performance, marquée par sa chorégraphie dynamique, ses costumes colorés et ses tambours. Nous n’avions pas le droit de prendre des photos ou des vidéos de cette danse, donc je n’ai rien à partager avec vous à ce sujet, mais il y a plusieurs exemples en ligne qui vous permettront d’en profiter.

Ensuite, nous avons été voir le hall des shiisaa. Dans ce petit bâtiment, on peut voir plusieurs exemples de ces statues à l’effigie d’un lion. Celles-ci sont principalement sourcées d’Okinawa et du Japon, mais aussi d’autres pays à forte influence chinoise comme la Thaïlande et le Vietnam. Malheureusement, les statues n’étaient pas datées, ce qui vint un peu affecter mon appréciation de celles-ci. Après tout, il nous était impossible de savoir si une sculpture était réellement ancienne, ou si elle en avait simplement l’allure. Il reste que j’ai bien aimé pouvoir admirer plusieurs variations de ces shiisaa, qui parsèment les paysages urbains d’Okinawa.

Nous avons terminé notre visite en allant voir le parc des habu, ces serpents venimeux endémiques aux îles Ryūkyū. Le centre nous permet de voir plusieurs espèces vivantes de ces reptiles, mais aussi d’en apprendre davantage sur leur reproduction, leurs comportements, les avancées médicales en ce qui concerne leur venin, et leur répartition. Honnêtement, j’ai vraiment aimé cette exposition et je crois qu’à elle seule elle justifie une visite de Okinawa World !

Ce qui m’a vraiment plu, c’est que malgré son nom le centre contient aussi plusieurs autres espèces de reptiles, d’amphibiens et de mammifères d’Asie, certains desquels sont aussi venimeux ou en voie de disparition. J’ai surtout apprécié de pouvoir voir, de si près, deux tortues géantes d’Aldabra.

Nous sommes ensuite retournés à l’auberge, épuisés de notre journée. Le soir, nous n’avons rien fait de spécial outre de manger quelques collations d’Okinawa, avant d’aller nous coucher. C’est parce que le lendemain, nous devions partir tôt pour notre prochaine sortie, alors nous avons décidé de dormir assez tôt.

Dans ma prochaine publication, je vous parlerai de cette sortie, à l’aquarium de Churaumi et au village d’Onna-son.