Ne faire qu’un avec la nature

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C’est le mardi matin que le désavantage de ne pas avoir loué une voiture à notre arrivée s’est fait le plus ressentir. La raison est que nous avons dû partir très tôt pour aller prendre un bus, car nous voulions aller au district de Motobu pour visiter l’aquarium de Churaumi, puis aller voir le cap de Manzamo, au village de Onna-son. Le trajet en bus vers Motobu prend environ 2h30 et ne passe pas très fréquemment. Il fallait donc être certains de ne pas le manquer !

Cette matinée, il pleuvait plutôt fort. Ce fût très désagréable quand nous avons réalisé que les plateformes d’embarcation n’étaient pas bien indiquées et que nous avons dû chercher pendant une vingtaine de minutes cell où notre bus s’arrêterait. Néanmoins, nous avons réussi à trouver et nous n’avons pas manquer notre bus ! De plus, à notre arrivée à l’aquarium de Churaumi il avait arrêté de pleuvoir. La journée commençait donc sur deux petites victoires, ce qui était encourageant.

Il y a deux grands aquariums sur l’île principale d’Okinawa : l’aquarium DMM Kariyushi et l’aquarium Churaumi. Le DMM aurait été beaucoup plus près et logistiquement sensé, mais après avoir vu quelques vidéos de l’intérieur, je trouvais qu’il mettait trop de l’avant ses arts digitaux et les effets numériques. Certes, cela permet probablement une meilleure immersion visuelle, mais je m’intéressais aussi aux critiques en ligne qui disaient que sa mission semble plus axée sur le divertissement que sur l’éducation et la protection de la biodiversité.

C’est d’ailleurs ces deux dernières caractéristiques qui font de Churaumi l’un des aquariums les plus célèbres au monde. En même temps, Churaumi est situé sur un complexe qui comprend plusieurs autres activités ; l’offre nous semblait simplement meilleure.

L’aquarium de Churaumi (un mot qui signifie « bel océan » en langue locale), a été construit en 2002 pour remplacer l’Ocean Expo Park établi à l’occasion de l’Exposition internationale des Océans de 1975. À l’intérieur, on peut y voir plusieurs poissons et créatures marines en tous genres. Son bassin principal, la « Mer de Kuroshio », est l’un des plus grand au monde. Il abrite plusieurs requins-baleines et des raies manta en tous genre, ainsi que plusieurs autres espèces de poissons et de coraux.

Churaumi est aussi reconnu pour sa vocation académique centrée sur la recherche et la conservation marine. Notamment, l’aquarium se concentre sur l’étude des grands pélagiques (comme le requin-baleine), mais aussi sur la reproduction. C’est le premier aquarium à réussir la reproduction de la raie manta de récif en captivité, et l’un des pionniers dans le développement d’utérus artificiels pour des embryons de requins. On trouve, aussi, plusieurs cuves d’élevage et de reproduction de tortues de mer sur le site, ainsi qu’une ferme à corail assez impressionnante.

L’aquarium de Churaumi se concentre aussi sur l’exploration des abysses subtropicales. Il a contribué à découvrir et classifier plusieurs espèces benthiques ; des gobies, des méduses, des vers et autres parasites. Et justement, cet aquarium m’a permis de voir des créatures que je n’avait auparavant jamais vu, malgré de multiples visites à différents aquariums. J’ai bien aimé découvrir, par exemple, les ibara’isome (Protodiopatra willemoesii), les ō’umiyuri (Saracrinus nobilis) et les kotokurage (Lyrocteis imperatoris). Ces créatures, bien qu’elles ressemblent à des plantes, sont en réalité des vers, des crinoïdes et des cténophores, respectivement.

Après notre visite de l’aquarium, nous avons été nous balader dans le Village d’Okinawa. Il s’agit d’un petit musée à ciel ouvert dans lequel on peut voir différents types de maisons utilisées sur les îles à travers les années. Sur le site, on peut aussi voir plusieurs autres bâtiments typiques de la vie de village, comme des greniers à nourriture surélevés (boregura en langue locale), des étables à chevaux et boeufs, et des maisons de production de sucre (sātāyā en langue locale).

Il y a aussi des reproductions d’étals à cochons (wāfuru en langue locale). En fait, l’élevage de cochons (agu en langue locale), présent sur les îles depuis leur introduction par des émissaires chinois au quatorzième siècle, s’est répandu rapidement au dix-septième siècle suivant une interdiction par le roi de manger du boeuf et des chevaux, considérés des animaux de travail. C’est pour cette raison que la cuisine d’Okinawa en est venu à inclure plusieurs plats à base de porc.

Dans le passé, il existait pour les maisons deux styles architecturaux distincts à Okinawa. Le premier était un type de cabane ou hutte appelé Anaya, et l’autre un type de maison en bois appelé Nuchija. Par exemple, ci-dessous vous pourrez voir une maison privée de l’ère du royaume de Ryūkyū. On pense qu’il s’agissait d’une maison de ferme, construite dans le style Anaya. Pendant l’ère du royaume, entre 1737 et 1889, la taille des domiciles était restrainte par une ordonnance. Dans les zones rurales, l’espace habité ne pouvait pas dépasser 265 mètres carrés (81 tsubo).

La maison principale (à droite) ne pouvait pas dépasser 7,2 m par 5,4 m, et le cuisine (à droite) devait être séparée et ne pouvait pas dépasser 5,4 m par 3,6 m. Il y avait aussi des restrictions sur certains matériaux de construction : le bois d’oeuvre et les tuiles étaient interdites. C’est pour cette raison que ces maisons étaient construites à l’aide de bamboo, d’herbe (chinibu) et de branches, et couvertes d’un toit de chaume.

Évidemment, certains paysans mieux nantis se permettaient d’avoir de plus grands espaces. Il faut dire que les interdictions sommées par le roi ne pouvaient pas, réalistiquement, s’appliquer à toutes les îles du royaume de façon uniforme et constante.

Par exemple, ci-dessous je vous partage une reconstruction d’une maison privée qui était présente sur l’île de Yonaguni, la plus à l’ouest. Cette île, beaucoup plus proche de Taïwan que de l’île principale d’Okinawa, avait une culture bien distincte. D’ailleurs, les gens y parlaient un dialecte d’okinawaïen très différent de l’île principale. J’ai apprécié que les panneaux de ce complexe utilisaient les noms de ce dialecte local, plutôt que l’okinawaïen dit « standard », pour décrire les bâtiments.

Sur cette photo, on peut voir à droite la maison principale (ubuya en dialecte de Yonaguni) et à gauche de celle-ci la cuisine (chimunuya). Le bâtiment en avant plan était un poulailler (mitayati). À l’avant, il y a un écran de bambou (maisungati) qui offre à la fois un peu d’intimité mais aussi une protection contre les éléments. Ici, on ne les voit pas, mais cet ensemble de bâtiment incluait aussi un étal à cochon (wāfuru), un étable (nmanuda) et un champ de légumes (atakui).

Les différents panneaux informatifs nous aident à comprendre les petites subtilités architecturales qui différencient les maisons de certaines îles. Par exemple, les maisons d’Amami, comme celle ci-dessous, étaient placées sur des pierres plutôt que dans le sol. On peut voir ces structures agrémentées de petites lattes sous la maison principale (omote en dialecte d’Amami), à droite, et sous la cuisine (tōgura), à gauche.

Cette structure sans ancrage, appelée Hikimon, faisait en sorte que la maison pouvait survivre à de puissants typhons simplement en culbutant sur le côté ; il était ensuite possible de la redresser sans problèmes avec l’aide d’autres résidents. La cohésion sociale était alors assurée par le besoin de survivre à un environnement souvent hostile, mais aussi parce qu’à l’époque du royaume de Ryūkyū les paysans étaient organisés en unités de cinq familles qui devaient d’entraider et se superviser.

À l’occasion, quelques maisons utilisaient aussi des murets de pierres pour soutenir la structure. Réservée à des familles avec un certain pouvoir politique comme celles des magistrats royaux (zaiban), leur usage était surtout répandu sur l’île principale d’Okinawa, où les carrières de calcaire étaient plus présentes. C’est le cas de la maison ci-dessous, qui est modélisée sur une architecture qu’on pouvait trouver dans le district de Motobu, où se trouve justement le complexe. Dans certains cas, cette structure permettait d’inclure la cuisine dans la maison principale, ce qui laissait plus d’espace pour d’autres bâtiments.

On peut aussi admirer des maisons avec des tuiles rouges, plus modernes. À travers ce musée en plain air, on peut donc faire un saut dans le temps et voir comment les gens vivaient à Okinawa depuis l’ère du royaume de Ryūkyū à aujourd’hui.

C’est grâce aux panneaux informatifs que j’ai appris que ces tuiles rouges originaires d’une fusion des techniques en provenance de Corée, de Chine et du Japon, n’étaient pas répandues dans l’usage à l’ère du royaume de Ryūkyū. C’est plus dans l’époque récente qu’elles sont devenues communes : en 1889, les restrictions sur la construction des maisons imposées par le roi ont été abolies. De plus, j’ai appris que les shiisaa qui figurent sur les toits de tuile d’Okinawa font parti d’une pratique récente. En effet, leur usage date seulement du début de l’ère Meiji (années 1860). Ils ne faisaient pas parti du paysage urbain des maisons du royaume de Ryūkyū.

Plutôt, la fonction de protection spirituelle était occupée par d’autres esprits. En effet, les gens d’Okinawa incorporaient des amulettes à différents endroits de leur domicile pour obtenir la bénédiction de divinités. Ce sont les six « piliers » spirituels. On y compte le kami du feu Hikunan, les esprits des ancêtres (ou tōtōmē), le kami des portes Jōnukami, le kami des toilettes Fūrunukami, le kami de la cour intérieure Nakajinnukami, et les kami des quatres coins Yushinnukami.

Somme toute, ce fût une visite très instructive ! Mais nous n’en avions pas fini avec notre exploration du district de Motobu, car je voulais aussi aller voir le jardin botanique du centre Tropical Dream. À notre grande surprise, une fois arrivés nous avons réalisé que celui-ci accueillait la trente-huitième édition du Okinawa International Orchid Show. Plus de 20’000 orchidées en fleur y étaient présentées.

Il n’y a pas beaucoup de choses à dire sur cette visite, si ce n’est que nous avons participé à un rally d’étampes qui nous a fait explorer tous les recoins du centre. C’était intéressant de voir toutes les espèces d’orchidées ainsi aménagées. En fait, je dois avouer que je ne suis pas souvent intéressé aux fleurs et que j’ai donc toujours cru que les orchidées n’avaient qu’une seule allure, mais j’ai appris qu’il en existait différentes variétés ; que les orchidées sont, en réalité, l’une des plus grandes familles de fleurs avec plus de 25’000 espèces ! Saviez-vous que la vanille appartient, en fait, à cette grande famille d’orchidées ? J’étais très surpris ! Lors du rally, j’ai pu apprécié des orchidées papillons (Phalaenopsis), des orchidées joyaux (Ludisia), des orchidées Vanda et des orchidées Cattleya, toutes présentées dans des serres distinctes et interconnectées. Le centre aaussi plusieurs Phalaenopsis japonica, une espèce d’orchidées papillons endémique au district de Motobu.

Évidemment, l’attrait principal de la visite, lors de ce festival de l’orchidée, est d’aller voir les compositions florales qui ont gagné les prix de la compétition. Ci-dessous, vous pourrez voir les trois champions.

Au centre, on peut voir le récipiendaire du prix du Premier ministre ; une orchidée Coelogyne cobbianum. À droite, la première place dans la catégorie des fleurs en pots, octroyée par le Ministre d’État chargé des Affaires d’Okinawa et des Territoires du Nord ; une orchidée Bulbophyllum arfakianum. Finalement, à gauche, la première place dans la catégorie des fleurs coupées, choisie par le Ministre de l’Agriculture, des Forêts et de la Pêche ; une orchidée Paphiopedilum hybridée appelée la « Cocoa Rose Circle ». Alors que les deux premières sont des créations d’artistes d’Okinawa, cette dernière est le fruit d’une ferme taïwanaise.

Il y avait aussi plusieurs installations artistiques, présentées dans la grande cour intérieure. Je partage avec vous celles qui m’ont le plus interpellé. La première s’intitule Symbiose (Kyōsei no Fūkei). Composée par la société de paysagisme okinawaïenne Tōbaru Nōen, celle-ci se place à l’intersection de l’artificiel et du naturel afin de présenter une vision d’espoir pour le futur ; un espoir où ces éléments ne s’opposeraient plus mais plutôt se supporteraient mutuellement. J’aime particulièrement l’agencement des couleurs, son usage de différentes espèces d’orchidées, et le fait que la structure métallique ressorte malgré que la nature semble avoir pris le dessus sur elle.

La deuxième s’appelle Floraisons qui anticipent le printemps (Haru o Matsu Hana). Faite par la compagnie de paysagement Nakamoto Zōen Doboku, elle a gagné le prix du Gouverneur d’Okinawa. En incorporant des éléments comme de la mousse et des troncs, l’idée était d’exprimer la fin de la saison froide et les pousses qui enveloppent la forêt sous les premiers rayons du soleil. J’ai surtout aimé son aspect plus naturel, qui donne à l’ensemble une certaine simplicité qui me donne l’impression que je pourrais voir une telle scène si j’allais me promener dans la forêt.

J’ai aussi aimé Un mélange de floraisons (Hanabana ga Orinasu Chōwa), par la ferme thaïlandaise Jairak Orchid. Celle-ci a gagné le prix du Ministre du Territoire, des Infrastructures, des Transports et du Tourisme. Son aspect plus touffu et plus condensé visait à montrer que, comme les orchidées, les peuples du monde forment une fratrie diversifiées qui est unie par des liens invisibles. J’ai trouvé ce message très puissant, surtout considérant que je venais tout juste d’apprendre à quel point la famille des orchidées était variée et complexe !

Finalement, un autre arrangement que j’ai apprécié a été fait par la compagnie Okinawa Nettai Shokubutsu Kanri. En fait, cette compagnie est responsable de l’entretien et de la gestion des plantes du Tropical Dream Center, mais aussi de d’autres endroits comme l’aquarium de Churaumi et l’aéroport de Naha. Elle n’est donc pas soumise à un jury, contrairement aux autres exposants présentés ci-dessus.

L’arrangement, intitulé « Célébration du 50e anniversaire de l’Ocean Expo et du 40e anniversaire du Tropical Dream Center » est une sorte de lettre d’amour au complexe touristique de Motobu. Notamment, il incorpore une version miniature du Tropical Dream Center, mais aussi un petit requin-baleine en feuilles d’orchidées et une version miniature du musée des cultures océaniques, faite de tuiles rouges recyclées.

Quand nous avons terminé notre visite du Tropical Dream Centre, je voulais aller voir ce musée des cultures océaniques, mais il se faisait déjà tard, et nous voulions aussi aller visiter le village de Onna-son, un peu plus au sud. Comme les bus ne passaient qu’à chaque heure et demi, et que le prochaine partait dans seulement une dizaine de minutes, nous avons décidé de quitter le complexe.

Notre objectif principal, à Onna-son, était d’aller voir le cap de Manzamo. Celui-ci tire son nom de « Manzamo » (dix-mille sièges) du fait que le roi Shō Kei aurait visité le cap au début du dix-huitième siècle et l’aurait célébré comme un endroit capable d’asseoir 10’000 personnes. Nous avons payé 100 yens pour entrer sur le site du cap, qui nous offre un petit sentier et quelques stèles avec des poèmes d’Unna Nabii, une chanteuse de ryūka ; un type de poèmes originaires du royaume de Ryūkyū qui sont composés à l’aide d’une structure syllabique 8-8-8-6 (contrairement aux waka japonais, qui utilisent une structure 5-7-5-7-7).

Au centre touristique du cap de Manzamo, nous nous sommes arrêtés pour prendre un petit repas bien mérité. Surtout, c’est que j’avais envie de goûter deux choses en particulier : de l’oursin et des raisins de mer (umibudō), deux ingrédients typiques de la cuisine d’Okinawa. Les raisins de mer sont, en fait, une sorte d’algue composée de petites bulles qui emmagasinent de l’eau de mer. Ils ont donc un goût salé, avec une texture qui pousse certains à les appeler « caviar vert ».

La vue que nous avions sur la mer grâce au cap était spectaculaire. Par contre, nous voulions profiter davantage de cet endroit. Et donc, après le repas, nous sommes sortis des sentiers battus pour descendre sur les formations rocheuses d’Azumaya, plus près de la mer.

Évidemment, nous devions faire attention, car les vagues étaient plutôt fortes en raison des vents. Nous avons pu voir plusieurs plantes, mais aussi regarder de plus près les petites lagunes (inō en langue locale). Il n’y avait pas d’animaux marins dans celles-ci, outre quelques petits poissons, mais nous avons néanmoins pu relaxer en regardant les vagues frapper les parois rocheuses avant de repartir. J’ai surtout apprécié de me tremper les pieds dans le sable corailleux près de la caverne d’Uduigama.

Une fois de retour à l’auberge, après un autre trajet en bus d’environ deux heures, nous avons été manger rapidement avant d’aller nous coucher. J’ai bien hâte de retourner à Okinawa pour continuer mon exploration du district de Motobu : il me reste encore à voir le musée des cultures océaniques, le complexe du château de Nakijin, les plages du cap de Bisezaki, l’arborétum du Ocean Expo Park, et bien d’autres endroits ! Peut-être que la prochaine fois, je réserverai l’un des hôtels à proximité de l’aquarium, pour m’éviter de perdre la moitié de ma journée en bus…