Réparer les pots cassés

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Pour notre quatrième journée à Okinawa, mon frère et moi avions des idées différentes. Nous avons donc décidé de faire à part pour la journée avant de nous rejoindre le soir pour aller acheter quelques souvenirs. Il est parti tôt pour aller explorer la péninsule de Katsuren et le district de Gushikawa, alors que moi je suis resté dans les environs de Naha pour aller voir le quartier de potterie de Tsuboya.

Avant de continuer, j’ai une anedocte à vous partager. Quand j’étais en première année de baccalauréat en Études asiatiques, à l’université de Montréal, j’ai suivi un cours d’histoire du Japon prémoderne.

Mon professeur, dans ce cours, avait une passion pour la potterie (yakimono) qui, à l’époque, nous servait à tous, immatures comme nous étions, de point de moquerie. Eh bien, aujourd’hui la farce me revient, car j’ai moi-même compris, en approfondissant mes recherches en histoire, à quel point la potterie est un domaine intéressant et large. Ainsi, j’en suis venu à être celui qui se passionne pour toutes les formes de potteries, que ce soit des plats pour la nourritures comme des assiettes (sara) ou des bols (wan et hachi), ou encore des contenants à nourriture comme des pots (kame) et vases (tsuho et bin).

En commençant ma visite de Tsuboya, j’ai été accueilli par le grand shiisaa de Tsuboya Ufu. Celui-ci a été créé en même temps que le shiisaa qui se trouve à Saion. Ensemble, ils protègent les rues principales du centre-ville de Naha. Je me suis ensuite dirigé vers le centre de potterie de Tsuboya. Malheureusement, ma chance veut que celui-ci est fermé tous les mercredis. J’aurai dû mieux faire mes recherches…

Néanmoins, j’en ai profité pour explorer le reste du quartier, qui avait bien d’autres choses à offrir. Justement, à coté se trouve le musée municipal de potteries Tsuboya, où j’ai pu en apprendre beaucoup sur l’histoire de la potterie à Okinawa. Je vous partage ces informations en agrémentant le texte de quelques pièces que j’ai photographiées.

On n’a pas de certitudes sur les véritables débuts de la potterie, appelée yachimun dans la langue locale, dans les îles du royaume de Ryūkyū. Cependant, on croit qu’elle remonterait à au moins 6’600 ans, bien qu’on ait récemment trouvé des signes, dans le secteur de la ville de Nanjō, qu’elle pourrait être pratiquée sur le territoire depuis plus de 8’000 ans.

Nous avons par contre plusieurs preuves historiques que des réseaux d’échange de potterie entre les îles et les puissances continentales comme la Chine et les royaumes de l’Asie du Sud-Est continentale se seraient structurés aussi tôt qu’au douzième siècle, avec une importance accrue entre le quatorzième et le seizième siècle. Ce seraient donc des influences chinoises, japonaises et indochinoises qui auraient informé les débuts de la potterie à Okinawa.

Évidemment, la potterie ne se limite pas qu’aux pots, assiettes et vases. Par exemple, à Okinawa les tuiles de maison en terre cuite sont devenues une part importante de la production de céramique. Si aujourd’hui les fours traditionnels ont été délaissés au profit de procédés industriels, en 1923 la préfecture d’Okinawa comptait 76 fours à tuiles !

Un autre pan important de la production de potterie moderne concerne les statues de shiisaa font aujourd’hui partie du paysage urbain. Le musée, en l’occurence, ne manquait pas de shiisaa variés.

On peut aussi voir plusieurs urnes cérémonielles (zushi). Alors que celles-ci étaient principalement faites de pierre ou de bois au seizième siècle, la céramique les a supplanté pour devenir le matériaux principal de leur fabrication au début du dix-septième siècle.

Aujourd’hui, évidemment, leur usage est de plus en plus limité depuis l’arrivée de la crémation, mais on peut encore trouver des artistes qui se spécialisent dans celles-ci pour fournir la bsse demande des rites funéraires qui respectent les traditions d’Okinawa.

C’est au dix-septième siècle, plus précisément en 1682, que le district de Tsuboya dans lequel se trouve le musée a été mis sur pieds. Avec lui, la potterie de style Tsuboya et ses deux écoles principales, le style Arayachi (ou Arayaki) et le style Jōyachi (ou Jōyaki), sont apparues.

Les céramiques Jōyachi se différencient par leur glaçure, qui nécessite une température plus élevée pour la production. En effet, elles doivent être cuites à 1200°C, contre 1120°C pour les céramiques Arayachi. Pour cette raison, c’est le style Arayachi qui a dominé la production tout au long de l’histoire de la potterie à Okinawa. Plus simple, moins cher, et nécessitant moins d’attention, il était parfait pour la production de masse de contenants destinés à l’eau, l’alcool et la nourriture. Les céramistes de Arayachi étaient donc généralement plus riches que ceux de Jōyachi.

Un autre style qui a connu une certaine popularité est le style Akamunū, caractérisé par l’utilisation d’un sable fin, appelé niibi, qui est mélangé à la glaise. Ces céramiques sont cuites à 800°C et requièrent un contact direct avec le feu, ce qui les rend plus difficiles à produire. Surtout, ce procédé fait en sorte que seules de petites céramiques, comme des bols et des tasses, peuvent être façonnées. Or, l’expertise me manque pour vous dire quelles pièces, s’il y en avait, se réclament de ce style.

Les techniques ont été révolutionnées en 1879, quand les préfectures japonaises ont été instaurées et que le gouvernement central de Meiji a pris le contrôle des affaires sur l’île d’Okinawa. Le district de Tsuboya, autrefois sous la jurisdiction de Shuri, tomba sous jurisdiction impériale.

C’est aussi à cette époque que les marchands de porcelaines du Japon ont fait leur entrée dans le marché, prenant le dessus à cause de leur prix plus faible et de leur durabilité. Les artisans de potteries Jōyachi, qui se spécialisaient en assiettes, tasses et autres ustensiles, ont été les plus affectés par l’arrivée de ces nouveaux produits. C’est d’ailleurs à cette époque que l’oxide de cobalt et son usage en tant que glaçure bleue devint un ingrédient typique des potteries Jōyachi, afin de moderniser leur apparence et de faire compétition aux porcelaines.

Les potteries Arayachi, qui se spécialisaient dans des contenants plus gros, ont continué de jouer un rôle important tout au long de son histoire et leur demande est restée stable à travers différentes crises. Par exemple, à l’époque de la guerre russo-japonaise (1904-1905), une large quantité de contenants de sake ont été produits pour l’exportation aux soldats. À cette époque, plus de trente fours Arayachi ont été construits à Tsuboya. Ensemble, ils pouvaient produire environ 30’000 pièces à la fois.

La situation s’est détériorée quelque peu lors de la récession des années 1930 et la guerre du Pacifique, qui ont mené à un manque de matériaux et des quotas plus sévères. Les céramistes avaient aussi été réquisitionnés, entre 1944 et 1945, pour produire des insulateurs électriques.

À l’époque Taishō, la potterie Tsuboya a été élevée grâce au Mouvement de l’art populaire (Mingei). Les partisans de ce mouvement prônaient un retour aux valeurs esthétiques traditionnelles. Certains membres de cette association, dont Hamada Shōji et Kawai Kanjirō, ont visité Okinawa à plusieurs reprises entre 1918 et 1940 et ont été impressionnés par les techniques utilisées à Tsuboya, notamment à travers leurs interactions avec le céramiste Araraki Eitoku. Ils ont ensuite contribué à partager la beauté des céramiques de Tsuboya grâce à leur magazine, ce qui a revitalisé l’industrie de potterie à Okinawa.

Les acteurs du mouvement Mingei se sont fréquemment intéressé à Okinawa, qu’ils considéraient comme un bastion de traditions alors que le Japon se modernisait rapidement. Yanagi Soetsu, l’un des fondateurs du mouvement, s’y est même rendu à quatre reprises en 1938 et 1940 pour documenter les arts d’Okinawa et partager leurs valeurs avec le reste du Japon. D’autres membres, comme le céramiste britannique Bernard Leach, ont aussi contribué, après la guerre, à partager les beautés des arts traditionnels d’Okinawa avec le reste du monde.

Dans le musée, nous pouvions voir les oeuvres de plusieurs artistes liés à ce mouvement, de près ou de loin. Il y avait un coin réservé aux oeuvres du céramiste Kinjō Jirō, né en 1911 à Tsuboya. En 1985, il est devenu le premier habitant d’Okinawa à recevoir le titre de « Trésor national vivant ». Cet artiste, décédé en 2004, est devenu célèbre grâce à ses potteries qui incorporaient des motifs de poisson.

Après la guerre, les céramistes de Tsuboya se sont mobilisé pour produire des ustensils et autres produits pour la nourriture, afin d’aider dans l’effort de reconstruction. Par contre, rapidement, l’arrivée de l’eau courante et du plastique dans les années 1950 ont freiné la revitalisation de la potterie, qui s’est alors réorienté vers la production de souvenirs pour les soldats américains. La photo ci-dessous montre à quoi ressemblaient ces souvenirs, souvents influencés par les préférences américaines et incorporant des écritures en caractères romains.

Puis, en 1974, les fours de Tsuboya ne pouvaient plus être utilisés à cause de craintes liées à la pollution de l’air. Les céramistes qui ont décidé de rester à Tsuboya ont continué leur production avec des fours à gaz, alors que ceux qui ont préféré conservé les traditions ont quitté Tsuboya pour s’installer ailleurs. Aujourd’hui, la potterie de Tsuboya se trouve un peu partout à Okinawa, mais l’industrie fait face à des défis majeurs comme le besoin de trouver des successeurs et de sécuriser des matériaux.

Ma visite de ce musée de potterie a été très intéressante. J’y ai passé deux heures, après tout ! Par contre, toutes les informations ne sont présentées qu’en japonais. Il faut donc savoir lire pour bien profiter de toute la panoplie de connaissances que celui-ci offre.

Une fois sortie, j’ai continué ma visite du district de Tsuboya. En fait, juste à côté du musée, on peut voir un de ces fours de potteries Arayachi, le four de Wakuta. Il s’agit du dernier four intacte, quoique certaines parois se sont désagrégées avec le temps. On croit qu’il aurait principalement servi à la production de jars pour l’eau et l’alcool, et d’urnes funéraires.

Les rues du district de Tsuboya agissent un peu comme une musée à ciel ouvert. On peut voir, un peu partout, des céramiques incorporées dans l’archtectes des maisons et boutiques, ce qui vient lui donner un charme qui m’a rappelé ma visite, l’année dernière, du district de Tokoname !

J’aurais voulu aller voir la résidence de la famille Araraki, considérée comme l’une des plus influentes de l’industrie de céramiques de Tsuboya, mais celle-ci était seulement ouverte au public les vendredis, samedis et dimanches. Je n’ai donc pas eu le temps de la visiter, mais j’ai pu prendre quelques photos de l’extérieur.

Cette journée-là, je suis allé mangé dans un restaurant traditionnel du district, le Nuchigafu. Certes un peu cher, il m’a permis de goûter à de très bons plats, dans un décor chic et épuré. J’ai pris le repas de nouilles soba avec des champignons de Yanbaru.

L’après-midi, comme j’avais sensiblement terminé d’explorer le district de Tsuboya, je me suis dirigé dans la ville de Tomigusuku, au sud de Naha. En fait, je voulais surtout aller voir le parc de la Marine japonaise et son musée, établi dans un ancien abri militaire qui a été utilisé lors de la Seconde Guerre mondiale. C’est un changement d’ambiance très drastique, mais je ne pouvais pas, en toute bonne conscience, visiter Okinawa sans prendre le temps de m’informer sur les souffrances du peuple okinawaïen lors de la Seconde Guerre mondiale.

Le parc où se trouve ce bunker comporte aussi plusieurs monuments à la Marine japonaise et aux soldats morts lors de l’avancée américaine. Heureusement, la floraisons des cerisiers avait débuté. Leur beauté m’a permis de mettre un peu de couleur dans cette sortie sombre.

La base militaire a été construite entre août et décembre 1944, par anticipation de l’arrivée des troupes américaines, pour protéger l’aéroport d’Oroku. À l’entrée du musée, on peut voir plusieurs artéfacts qui ont été excavés du bunker, comme des grenades en céramiques, des outils, et des objets du quotidien tels que des lunettes, des boutons et des instruments de mesure. Le musée agit comme une fenêtre sur la vie de ceux et celles qui ont vécu ce que locaux appellent le « typhon d’acier » ; l’assaut américain final sur l’île d’Okinawa.

Les différentes salles du bunker, comme la salle des opérations et les quartiers des officiers, ont aussi été préservées telles qu’elles étaient à la fin de la guerre. L’ensemble de l’exposition sert à rappeler la vie de ces soldats, la plupart desquels n’étaient que étudiants et des jeunes civils. Dans certaines pièces, que l’on peut seulement voir de derrière un cordon, des arrangement de fleurs ont été déposées et semblent être changées régulièrement. Sur certains murs, on peut voir les dégâts causés par les balles et des grenades.

Dans l’une des salles du musée, on peut entendre le contenu du dernier télégramme de l’amiral Ōta Minoru à son vice-amiral ; le message 062016, aussi appelé « C’est ainsi que le peuple d’Okinawa a mené la guerre ». Dans ce message, diffusé suivant l’attaque américain du 13 juin 1945, il loue le peuple okinawaïen pour sa coopération et ses sacrifices. Notamment, il y critique des décisions du commandement de l’armée, reconnaît que sa négligence acausé des souffrances inimaginables aux citoyens de l’île, et fait appel à une considération accrue du peuple d’Okinawa. Après sa diffusion, Ōta et ses six officiers se sont suicidé.

Après ma visite, j’ai continué mon pélerinage de commémoration en allant un peu plus au nord pour voir le site historique de l’hôpital de campagne de la 24e Armée japonaise. C’est dans cette tranchée, construite dans la paroi des ruines du château de Tomigusuku, que les soldats blessés lors des assauts américains sur Nishihara et Urasoe étaient envoyés. Les infirmières, si on peut les appeler ainsi, n’étaient que de jeunes écolières. Le 27 mai 1945, quand la situation s’est détériorée, l’hôpital de campagne a été abandonné. En 1982, un mémorial aux patients morts lors de la guerre a été érigé dans le parc de Tomigusuku.

Ma journée s’est terminée avec une petite exploration urbaine. En fait, c’est qu’en marchant vers le parc de Tomigusuku, j’ai vu que le quartier comportait plusieurs maisons, parfois abandonnées, dans ce style brutaliste qui rend Naha si intéressante. Ça m’a surtout permis de me changer les idées un peu après tout ce que je venais de voir !

Au passage, j’ai aussi traversé le pont Haryū, qui donne sur les mangroves du lac Manko. Je voulais initialement aller visiter le centre, mais j’étais très fatigué de ma journée, en plus de me sentir un peu lâche, et j’ai préféré rentré à l’auberge pour me reposer. J’ai remis ma visite du centre à vendredi, donc je vous en dirais plus dans une prochaine publication !

Dans une sorte d’ironie noire considérant ma visite de lieux dédiés à la mémoire de personnes tuées lors de la bataille d’Okinawa, le soir mon freère et moi avons décidé de finir la journée avec un restaurant aujourd’hui emblématique d’Okinawa : A&W. Bien que j’essaie d’éviter les chaînes de restauration rapide, j’ai toujours eu un petit faible pour les hamburgers de chez A&W. Par contre, je dois avouer que le goût est loin d’être similaire à celui que nous avons au Canada ! J’ai été un peu déçu…

Nous avons ensuite exploré les rues marchandes de Naha avant de retourner à l’auberge pour la nuit.